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Une Histoire pour tous - Histoire de l'Antiquité à nos jours

Tara, capitale mythique des rois d'Irlande

2 Mai 2014 , Rédigé par Sebastien Thiriet Publié dans #Histoire de l'Antiquité

 

tara

 

C’est probablement aux environs de 700 av. J.-C., soit à l’Âge du fer, que l’Irlande voit l’arrivée des Celtes, en provenance de l’île proche de Grande Bretagne.

L’arrivée est d’importance puisque l’association des populations jusqu’alors hypothétiquement d’origine ibérique se mêle peu à peu aux nouveaux arrivants celtes, tandis que dans le même temps la société irlandaise reprend les grandes lignes de la structure sociale tripartite des Indo-européens. Un tableau représentatif de la société celte comprendrait les druides, la classe constituée par les guerriers, et enfin celle qui rassemble quant à elle les artisans, agriculteurs et éleveurs. Cette société s’organise autour d’une classe sacerdotale composée des druides, bardes et vates. Tout d’abord il est primordial de comprendre que dans la civilisation celtique le rôle du roi est à la fois de mener la guerre mais aussi de partager les richesses obtenues par le butin de cette même guerre, tout aussi bien que de rendre la justice en son royaume.

Un certain nombre de site tenaient une place importante dans la vie et l’esprit des communautés irlandaises, auquel peut être associé ou comparé le site de Tara : Rathcroghan, Caiseal Mumhan, Dún Ailinne et Emain Macha. Ces lieux étaient respectivement les résidences royales, ou pour mieux dire « capitale » des royaumes suivants : Rathcrogan capitale du Connacht, Caiseal Mumhan celle du roi de Munster, Dun Ailinne du Leinster et Emain Macha de l’Ulster. Ces sites tiennent une place importante dans la littérature irlandaise ancienne en raison du prestige et de la fonction qu’elle détenait. L’archéologie et les sources écrites commencent à se rejoindre et nous savons désormais qu’il s’agit de places royales de l’Age de Fer celtique. Dans le même temps ce sont des lieux de cérémonies cultuelles, qui parfois sont en association directe avec la fonction royale qui leur est dévolue.

Parmi ces sites, celui de Tara occupe une place centrale dans les récits mythologiques et épiques, les légendes et généalogies royales, les vies de saints, et les poèmes bardiques. Tara, en Irlandais Teamhair na Rí, ou colline des rois est un endroit qui fut considéré comme le siège de la haute royauté d’Irlande, comme le lieu par excellence des rois, des héros et des dieux des anciens temps, mais aussi comme un site convoité par des dynasties historiques. 

Ainsi, à la fin du Ve siècle, les Uί Néill vont revendiquer la royauté d’Irlande et vont tenter de s’emparer du trône de Tara pour en faire le symbole de leur suzeraineté sur un territoire qui transcende les divisions provinciales traditionnelles. On retrouve des signes de cette volonté dans les sources littéraires, notamment dans la Vie de Patrice de Muirchú, un des biographes officiels de ce saint : « En ce temps-là, il y avait un roi païen, grand, fort, un empereur des barbares, gouvernant Tara, qui était à la tête de la royauté d’Irlande ; Lóegaire était son nom, fils de Nίall, point de départ du lignage royale de presque toute l’île. »Aujourd’hui lieu archéologique propice à l’étude des sociétés irlandaises à l’époque celtique et médiévale, Tara de par l’évolution de son statut va devenir la place centrale d’Irlande, en un sens le « cœur du royaume ».  D’un point de vue interprétatif, Tara devait incarner un symbole fort et emblématique dans la conscience collective Irlandaise du haut Moyen Age, pour qu’une dynastie – les Uί Néill – veuille à tout prix s’en emparer pour en faire le siège de leur pouvoir.  

 

Il paraît essentiel de s’interroger sur les raisons qui permirent à Tara, capitale des rois d’Irlande de s’imposer comme un lieu de prestige, indissociable de la fonction royale, dès ses origines celtiques.

 

Dans un premier temps nous aborderons la question du site archéologique, en précisant la fonction et le type des vestiges présent sur la colline de Tara. Puis nous examinerons la figure légendaire du site au travers des différentes époques d’occupations. Enfin nous parlerons du caractère royal de ce site, des cérémonies aux mythes qui s’y rattachent.

 

 

Tara, un lieu ancestral celte

 

a.      Le centre de l’Irlande

 

Le site de Tara est une colline du comté de Meath, à une quarantaine de kilomètres au  nord-ouest de Dublin. La zone où se situe le lieu de  Tara est délimité par des reliefs, désignés par le terme de « drumlins » qui sont assimilables à des vallons plus ou moins accidentés. C’est surtout la présence de bonnes terres agricoles qui semble motiver les premières occupations du site.

Tara bénéficie d’une proximité immédiate avec la rivière Boyne et se trouve à moins de trente kilomètre du littoral, qui offre dans cette zone des plages sablonneuses étendues, des estuaires avec marées, des anses et des criques protégées. Cette partie de la côte s’avère parfaitement approprié pour le commerce maritime, qui s’est d’ailleurs développé depuis une période très reculée. La colline de Tara constitue l’un des points culminant du comté, avec une hauteur de 155 mètres. Un observateur se situant au sommet de la colline de Tara a une vue panoramique exceptionnelle dans toutes les directions, puisqu’il peut apercevoir les montagnes ou les collines de chacune des quatre provinces traditionnelles de l’île (Connacht, Leinster, Munster, Ulster), ainsi que vingt-six des trente-deux comtés de l’Irlande actuelle.

La proximité avec les cours d’eau, la mer, la présence de terres agricoles et la remarquable exposition en hauteur du site sont autant de facteur qui ont dû contribuer à l’attractivité de Tara et de sa région. C’est d’ailleurs ce que confirme l’archéologie : la vallée de Tara fut un endroit majeur pour l’établissement de populations depuis les temps préhistoriques.

Selon les traditions religieuses préchrétiennes, l’Irlande est divisée en cinq provinces, chacune dotée d’un centre royal. Il y a le Leinster à l’est avec la capitale Dún Ailline, le Munster au sud avec Cachel, le Connacht à l’ouest avec Rathcroghan, l’Ulster au nord avec Emain Macha. A ces quatre provinces dites périphériques s’ajoutent la province centrale de Meath, dont le nom est une anglicisation de l’Irlandais Mide, au sens équivoque de « central ». Une légende rapporte d’ailleurs que la création de la province de Meath est l’œuvre du roi Túathal Techtmar. Lors de son accession au trône de Tara, on lui a remis une portion de chacune des quatre provinces alors existantes, qu’il va réunir pour fonder Meath. Tara peut être considéré comme le centre sacré de l’Irlande. En effet Tara/Temair viendrait sans doute de l’indo-européen tem-r-i-s, issu de la racine tem-, « couper », avec un suffixe –r. Ce terme peut exprimer un endroit qui a été coupé, séparé, dans le sens d’un espace qui aurait été volontairement démarqué du reste d’un territoire pour des raisons sacrées. (Exemple romain de Templum et Grec de Temenos selon la même racine). Tara est ainsi le « centre de l’Irlande, au sens religieux du terme. 

 

 

b.      L’organisation monumentale

 

La colline de Tara est un site archéologique extrêmement riche. On y trouve un ensemble de monuments allant du néolithique à la fin de l’âge du fer, avec un type d’occupation à usage sacré. La majorité des monuments visibles sur la crête de Tara appartiennent à l’âge du fer, correspondant à la période de l’arrivée des Celtes en Irlande. D’autres monuments sont beaucoup plus anciens et remontent jusqu’au néolithique. Pendant cette période, mais aussi durant l’âge de bronze, Tara est un lieu de sépulture important, comme en témoignent les deux magnifiques torques en or datant de la fin du IIe millénaire av. J.- C.   

Avant de présenter les vestiges de Tara, il convient de dire un mot sur les noms utilisés à l’heure actuelle pour désigner les différents monuments qui composent ce site. Dans la littérature médiévale irlandaise existe le genre des dindshenchas, qui signifient « traditions relatives aux lieux éminents ». Il s’agit d’une sorte de géographie sacrée, qui consiste à expliquer l’origine du nom d’un lieu (montagne, lac, rivière, colline et plaine) à partir d’un évènement généralement de nature merveilleuse. Le site de Tara fait l’objet de plusieurs poèmes appartenant à ce genre de dindshenchas. L’un d’eux offre une description des différents monuments de ce site, avec des explications présentées comme historiques mais relevant plus de la légende. Au début du XIXe siècle, un Irlandais du nom de George Petrie (1790-1866) s’intéresse de près au site de Tara. Ce personnage, à la fois peintre, musicien, antiquaire, archéologue et collecteur, essaie d’établir une corrélation entre les noms des différents monuments de Tara donnés par le poème des dindshenchas et les monuments qui se voient encore sur la colline. Aujourd’hui, les noms donnés par George Petrie à chacun des monuments sont utilisés par convention. Mais il faut bien avoir à l’esprit que cette nomenclature n’a aucune signification archéologique et ne reflète peut-être pas l’emplacement des supposés monuments anciens portant ces noms.

Le site se compose aujourd’hui d’une série de structure terroyées, réparties sur une longueur d’environ 900 mètres sur la ligne de crête, et orientées dans une direction nord-ouest/sud-est.         

L’ensemble du site compte plus de 40 constructions, dont certaines ont été détruites suite aux dégradations provoquées par une ancienne exploitation agricole du terrain, menée pendant plusieurs années avant la découverte officielle des vestiges. Les monuments recensés à Tara se répartissent entre enclos, tumuli de tailles et de modèles variés, fossés linéaires et traces de possibles chemins, dont l’ancienneté n’est toutefois pas attestée.   

 

Afin d’étudier le site de Tara, il est important de dresser une liste des monuments qui le composent, et d’y distinguer les plus significatifs :

 

-         D’abord un enclos installé à cheval sur l’étroite crête sommitale, constitué à la fois d’un rempart et d’un fossé interne atteint une superficie de près de 6 hectares. Le rempart, datant de 100 av. J.- C., était autrefois une construction massive. Aujourd’hui il est bien préservé sur sa partie nord-ouest et ouest, et atteint encore par endroit un mètre de hauteur au-dessus du fossé comblé. Les fouilles du fossé ont montré qu’il s’agissait d’une structure en V, creusée jusqu’à une profondeur de trois mètres dans la roche. Appelé fort des rois, ou en Irlandais Rath na Ríogh, cet enclos serait l’œuvre de Cormac Mac Airt. Le fait que le fossé se situait à l’intérieur de l’enclos pose problème : cela parait exclure toute fonction défensive et il est probable que cet enclos royal serait plutôt un moyen de borner le lieu « sacré » de Tara, qui rappelons-le était le lieu de rassemblement des rois d’Irlande. On retrouve le même type d’enclos, composé d’un rempart relativement conséquent doublé d’un fossé interne sur les sites de Dún Ailinneet Emain Macha

 

-         Dans la partie nord de l’enceinte, à proximité immédiate du rempart, se trouve un tertre à sommet plat appelé  Mont des Otages (Duma na nGίall). D’après le poème des Dindshenchas, c’est à cet endroit qu’auraient été inhumés les otages faits par le roi Cormac. Ce lieu renferme une tombe mégalithique à couloir, construite avant 3000 av. J.- C. Elle fut utilisée comme lieu de sépulture pendant plus de 1500 ans. Parmi le mobilier découvert dans cette tombe ont été retrouvées les traces d’une quarantaine de rite funéraire. Donc près de quarante incinérations distinctes nous renseignent sur les coutumes funéraires des celtes insulaires, tandis que les restes d’une inhumation ont permis de conserver un important mobilier en termes de bijoux, interprétés comme étant d’origine méditerranéenne. Cela nous renseigne à la fois sur les différents modes sépulcraux, mais aussi sur les possibles échanges commerciaux qui ont pu atteindre l’île avant la conquête romaine.

 

-         Près du centre de cet enclos sont placées deux enceintes terroyées jointives, de forme circulaire. Le centre en est surélevé et aplati, et elles sont toutes deux entourées d’un double talus, séparés par un profond fossé. On les appelle respectivement Teach Cormaic (Maison de Cormac) et Forradh (Siège Royale).  Au centre de la Maison de Cormac se trouve l’un des éléments principaux du site à savoir la Lia Fâil, littéralement la « Pierre du destin ».

 

-         Au sud du Rath na Rίogh, se trouvent les vestiges d’un autre enclos, le Rath Laoghaire, du nom de Lóegaire mac Néill, le roi qui selon la légende s’opposa à Saint Patrick, lors de la christianisation de l’île. Il s’agit également d’un enclos circulaire d’assez grande taille muni d’un fossé interne. Cet emplacement, interprété comme un « fort » comprend également la tombe du roi précédemment cité, qui aurait été inhumé debout avec son armure.

 

-         Le Rath of Synods, qui fût daté pour sa part du Ier millénaire av. J.-C. Il se distingue des autres monuments du site dans la mesure où il se compose de vastes constructions circulaires, atteignant de 15 à 30 mètres de diamètres. Bâti à l’aide de poteaux, ce lieu fût interprété comme étant en relation avec certains rites druidiques. Ce fut à cet endroit que les archéologues découvrirent 2 torques aujourd’hui exposés au musée de Dublin. Plus tardivement, c’est-à-dire à l’époque chrétienne le monument conserve son aspect religieux mais est transformé en lieu de réunion. Ainsi, selon la légende, des Synodes y auraient été tenus, au cours de trois siècles successifs, par saint Patrick, saint Rúadán et saint Adamnán.

 

-         Le Míodhchuarta, ou littéralement la salle des banquets, est un espace qui se situe un peu au nord du Rath of Synods. Ce monument est constitué de deux monticules de terres parallèles distants d’environ une trentaine de mètre et d’une longueur de 180 mètres. La zone située entre les talus paraît avoir été excavée afin d’en réduire la hauteur.  Bien que sa nature exacte reste inconnue, les interprétations actuelles ne destinent ce lieu qu’à une « cour » d’apparat, ou d’un nemeton, soit plus simplement un espace sacré réservé à divers cérémonies druidiques. On peut cependant observer que d’immenses sillons de 228 mètres de long avaient été aménagés ainsi certains spécialistes associent ce lieu à l’établissement de banquet pouvant réunir jusqu’à une population estimée à 1.000 personnes.

 

-          A l’ouest de cette Salle des Banquets, on trouve un groupe de trois structures terroyées dont deux ont été appelés Claoin-Fhearta (« tranchées en pente ») et Rath Gráinne (« fort de Grainne »). Chacun de ces monuments est formé d’un talus circulaire, apparemment doublé d’un fossé interne, la partie centrale étant probablement surélevée. Ce sont vraisemblablement des tertres funéraires. Selon la légende, trente princesses, avec leur suite de trois cents personnes, auraient été massacrées dans le Claoin-Fhearta par Dunlaing, roi de Leinster. En ce qui concerne les noms attribués à ces structures, l’expression « tranchées en pente » fait référence au mauvais jugement rendu par le roi de Tara nommé Lugaid MacCon. Ce récit est relaté dans la Bataille de Mag Mucrama (Cath Maige Mucrama) daté de la première partie du IXe siècle. Lugaid MacCon, est interpellé sur le fait que des moutons ont brouté la guède de la reine ; Lugaid décide alors de les condamner. Mais à sa cour se trouve le jeune Cormac MacAirt, futur roi de Tara, qui intervient dans le débat et contredit le roi : « La tonte des moutons pour le broutage de la guède serait plus juste, car la guède repoussera et la laine repoussera sur les moutons ». Les gens présents à la cours acquiescent et donnent raison à Cormac. Alors, le côté de la maison où a été rendu le mauvais jugement s’écroule aux pieds de la falaise. Le texte nous dit : « la moitié de la maison glissa le long de la pente ». Le fort de Gráinne fait, quand à lui, référence à une femme de ce nom, qui était promise au grand héros Finn MacCumaill ; mais le jour de leurs noces, elle s’est enfuie avec son amant Diarmaid

 

 

En résumé ce lieu est donc occupé à des périodes distinctes. Il conserve toutefois, quelle que soit la période et proportionnellement au rayonnement des personnalités royales qui se revendiquent « Roi de Tara », une importance manifeste tout autant dans la conscience irlandaise d’un point de vue politique, qu’une importance religieuse matérialisée par la « manifestation des dieux ». La concentration d’édifice, tertre funéraires, enclos, et la constitution de légende autour de ces derniers renforce la portée du site sur sa nature ancestrale.

 

 

Un lieu mythologique

 

a.      Une royauté légendaire

 

Dans les récits légendaires médiévaux, le roi de Tara est une figure très présente. Il apparait comme le souverain de l’Irlande, et ses contacts sont nombreux avec les forces divines de l’Autre Monde. Dans les sources légendaires, le « roi de Tara » (rί Temro) est simplement désigné par le titre de « roi d’Irlande » (rί Erenn). La royauté de Tara plonge ses origines dans les récits légendaires de l’île. Selon le récit cosmogonique du Livre des invasions (Lebor Gabála Erenn), le peuplement de l’Irlande s’est fait par six vagues successives. Il est intéressant de noter la valeur inamovible du site au regard de ces vagues d’invasion.  Après l’échec des trois premières tentatives d’installation arrive le peuple légendaire des Fir Bolg, qui procèdent à une division géographique du pays et instaure la royauté. Le premier roi d’Irlande – et donc de Tara – se nomme Eochaid, fils d’Erc. Mais son règne s’arrête avec la venue du peuplement suivant, les Túatha Dé Danann – c’est-à-dire les dieux – avec à leur tête le roi Núadu. Ils s’emparent de l’Irlande en vainquant les Fir Bolg sur le champ de bataille. Mais, pendant les combats, Núadu a le bras coupé. Cette blessure est fâcheuse, car, en Irlande, un roi ne peut avoir de tare physique ; Núadu se retrouve alors dans l’impossibilité de siéger à Tara. Le trône est laissé à Bres, qui appartient à la race des démons Fomoire. Son comportement est à l’inverse des bonnes règles de souveraineté : il accable le pays de lourds impôts, ne respecte pas l’ordre social, fait preuve d’inhospitalité et humilie les dieux. Un jour, il reçoit la visite d’un poète des Túatha Dé Danann, qui, outré par son mauvais accueil, lui lance une satire ; Bres est alors chassé de Tara. Entre-temps, le dieu-médecin Dίan Cécht guérit Núadu en lui greffant un bras en argent, d’où son surnom d’Airgetlám « au bras d’argent ». Núadu peut alors reprendre le trône d’Irlande et organise une fête à Tara. Le dieu Lug fait son apparition et révèle ses nombreux talents, qui vont permettre aux divinités de vaincre les démons Fomoire. Après le décès de Núadu, la fonction de roi d’Irlande va être occupée par d’autres dieux : Lug, Dagda, Delbaeth, Fίachna et enfin le règne conjoint de MacCúill, MacCécht et MacGréine. C’est alors que survient la sixième et dernière vague de peuplement de l’Irlande menée par les Gaël – appelés aussi « fils de Mίl ». Après les dieux se sont donc les hommes qui arrivent sur l’île. Les Gaëls défont les dieux à la bataille de Tailtiu, tuent leurs trois rois et prennent possession de la surface de l’île, tandis que les Túatha Dé Danann vont s’installer dans les sίde, c’est-à-dire l’Autre Monde souterrain et maritime. Deux des fils de Mίl, Eremón et Eber, se disputent alors la souveraineté de l’Irlande. Pour résoudre ce conflit, on procède à la division de l’Irlande en deux, selon une ligne allant approximativement de Galway à Dublin : la partie nord revient à Eremón – comprenant Tara – et la partie sud à Eber. Cette division légendaire va être utilisée aux temps historiques, car elle va légitimer la volonté hégémonique de deux dynasties sur chacune des deux moitiés de l’île, avec les Uί Néill au nord et les Eoganachta au sud. La figure d’Eremón va également avoir une importance non négligeable dans les généalogies royales historiques et pseudo-historiques, car il sera considéré comme l’ancêtre le plus ancien de la lignée des rois de Tara.

Entre Eremón et les rois historiques, on recense plus d’une centaine de rois légendaires de Tara, un nombre qui varie en fonction des sources.

D’autre part, selon la mythologie irlandaise, le nom même de Tara, proviendrait de Tea Mhur, ou littéralement « la tombe de Tea ». Tea étant l’épouse du premier grand roi Milésien, premier colons Gaels d’Irlande, Eremon.

 

« Tea, fille de Lughaidh, fils d'Ith, qu'Eremhon avait  épousée en Espagne, à la répudiation d'Odhbha, était la Tea qui demanda à Eremhon une colline de son choix, comme douaire, à l'endroit qu'elle choisirait, afin d'y être enterrée, et que son tertre et sa pierre tombale y soient érigés, et que chaque prince à naître de sa race y demeure. Les garants de l'exécution de ceci furent Amhergin Gluingeal et Emhear Finn. La colline qu'elle choisit fut Druim Caein, c'est-à-dire Teamhair. C'est d'elle qu'elle est nommée, et elle fut enterrée en elle. »

 

Ainsi faut-il voir en Tara un lieu d’importance à la fois stratégique, politique et religieux, tant dans son aspect légendaire, que dans son aspect historique. Ce n’est pas seulement le lieu où trônent les rois, c’est un site propice à la rencontre divine, un lieu de pouvoir.

 

 

b.      Un lieu de rencontre entre rois et divinités

 

Tara est le théâtre de nombreuses rencontres entre les rois et les divinités. C’est alors l’occasion pour ces hommes de suivre les dieux dans l’Autre Monde et d’y apprendre la bonne gouvernance de l’Irlande. Il y tout d’abord l’histoire du roi Conn Cétchathach. Alors qu’il se trouve à Tara en compagnie de ses trois druides, un grand brouillard apparaît soudainement ; puis surgit un cavalier qui les emmène dans l’Autre Monde où ils sont reçut par le dieu Lug. Il explique alors à Conn qu’il a fait venir pour lui relater la durée de son règne et celui de chaque souverain de Tara qui descendra de lui. Dans ce palais de l’Autre Monde, il y a aussi une jeune fille – qui est une allégorie de la souveraineté d’Irlande – assise sur un siège de cristal, portant une couronne dorée sur la tête et une cape aux bandes dorées. Devant elle se trouvent une coupe dorée et une cuve d’argent remplie de bière rouge. Chaque fois que Lug annonce le nom d’un futur souverain, la jeune fille verse la bière rouge dans la coupe. Une fois la prophétie terminée, le palais de l’Autre Monde disparait et Conn rentre alors à Tara avec en sa possession la cuve et la coupe.

Cormac MacAirt, petit-fils de Conn Cétchathach a aussi l’occasion d’être convié dans l’Autre Monde par une divinité. Le jour de Beltaine (1er mai), il se trouve dans sa résidence de Tara d’où il voit venir un guerrier aux cheveux grisonnants, qui est Manannán, le dieu régnant sur l’Autre Monde. Celui-ci tient dans sa main une branche de pommier qui, lorsqu’elle est secouée, produit la plus douce des musiques, faisant oublier tous les chagrins. Cormac souhaite obtenir cette branche merveilleuse. En partant, le dieu fait apparaitre un épais brouillard sur Tara ; quelques instants après, Cormac se retrouve dans la plaine de l’Autre Monde. Après avoir visité ce lieu, il retrouve Manannán qui lui en explique les merveilles comme la présence de paroles de vérité, l’absence de tristesse, de jalousie et de haine. Avant de repartir à Tara, Cormac se voit remettre par Manannán trois joyaux : une coupe en or rouge qui se brise lorsqu’une personne ment puis se referme lorsqu’on prononce des paroles de vérité ; un jeu d’échec ; la branche de pommier merveilleuse.

Dans ces récits, la royauté est légitimée par sa rencontre avec l’Autre Monde. C’est le dieu qui instruit le roi sur des thèmes liés à l’exercice de la souveraineté, les attributs nécessaires au règne, la descendance de la ligné royale.

C’est par ses légendes qui glorifient la royauté de Tara que les dynasties historiques vont légitimer leur pouvoir et leur ambition : ainsi les Uί Néill auront pour ancêtre fondateur Conn Cétchathach et Cormac MacAirt. Ainsi, à travers une propagande littéraire, les Uί Néill se présentent comme les héritiers des grandes figures divines et légendaires ayant siégés à Tara.        Par ailleurs, si la royauté de Tara se place sous la protection des divinités, elle est en contrepartie extrêmement surveillée par ces mêmes divinités. Si le roi transgresse les règles, manque à ces devoirs ou commet des erreurs, il risque la destitution. Nous avons déjà vu deux exemple de destitution du roi de Tara au cours de cet exposé et il est important d’en faire un rappel ici. Le premier exemple est celui du roi démonique Bres qui n’a pas respecté les devoirs d’hospitalité et qui, de ce fait, est destitué après que le poète ait lancé une satire contre lui. Le deuxième exemple est celui du mauvais jugement rendu par le roi Lugaid MacCon.       

  

 

Un lieu de cérémonie rituelle

 

a.      Le cadre de l’intronisation

 

L’accession à la royauté de Tara  se faisaient par des épreuves jugé uniquement par les forces divines. On a une description des épreuves destinées au prétendant à la royauté de Tara dans un récit intitulé Sur la lignée de Conaire Mór (De Shίl Chonairi Móir) : « Il y avait un char royale à Tara. A ce char était attelés deux chevaux de même couleur, qui n’avaient jamais été harnachés auparavant. Le char se renversait devant tout homme qui n’était pas destiné à recevoir la souveraineté de Tara, si bien qu’il ne pouvait pas le contrôler et les chevaux se cabraient devant lui. Il y avait un manteau royal dans le char ; à celui qui ne recevait pas la souveraineté de Tara, le manteau serait toujours trop grand pour lui. Il y avait deux pierres à Tara, Blocc et Bluigne ; lorsqu’elles acceptaient un homme, elles s’ouvraient devant lui si bien que le char  passait à travers. Fál était là, le Pénis de Pierre, au bout de la courses de chars ; lorsqu’un homme voulait la souveraineté de Tara, Fál criait sous le fond du char, si bien que tous pouvaient entendre. Mais les deux pierres Blocc et Bluigne ne s’ouvraient pas devant celui qui n’obtenait pas la souveraineté de Tara. Leur position habituelle était que [seule]une main passaient entre elles ».

On retrouve la mention de la pierre de Fál dans des Livre des Invasions : « Ce sont les Túatha Dé Danann qui apportèrent avec eux la Grande Fál, c’est-à-dire la pierre de Connaissance, qui était à Tara d’où le fait que l’Irlande porte le nom de « Plaine de Fál ». La personne sous qui elle poussait un cri devenait roi d’Irlande ». Cette citation démontre à quel point la pierre est à l’origine à la fois de l’île, mais aussi de la spécificité de l’intronisation irlandaise. C’est auprès d’elle que doit se soumettre le prétendant au trône, ainsi qu’aux diverses épreuves étudiées précédemment, dont le moment final est symbolisé par cette manifestation de la pierre, répétons le « la personne sous qui elle poussait un cri devenait roi d’Irlande ». Interprétée différemment selon les études comme étant un omphalos ou un phallus, un talisman que le peuple fabuleux des Tuatha Dé Danann aurait rapporté des îles du nord du monde. La signification de la pierre d’intronisation du roi suprême d’Irlande à Tara est encore sujet à caution. Cependant et comme rapporté par les sources, la pierre avait un caractère sacré primordial dans le couronnement et l’intronisation des rois d’Irlande. La pierre ne devait mugir que sous les pieds d’un prétendant légitime de pure race milésienne, et à ce titre reconnaître le digne successeur du titre de Haut-Roi d’Irlande. Il est à rapprocher d’un élément plus ancien de type « menhir » de par sa position verticale dressée vers le ciel, symbolisant la Souveraineté Irlandaise soumise à l’intervention divine.

La pierre de Fál ferait partie d’un ensemble de quatre talismans qui auraient été apportés en Irlande par les Túatha Dé Danann. Outre la pierre de Fál, il y avait la Lance de Lug, l’épée de Nuada et le Chaudron du Dagda. On trouve une mention de ces quatre talismans dans un poème tiré du Livre des Invasions :

 

« Quatre dons furent apportés par eux de là-bas

par les nobles Túatha Dé Dánann :

l’épée, la pierre, le chaudron de valeur

la lance pour le meurtre de grands héros.

 

La pierre de Fal, de Failias, de là-bas,

elle criait sous les rois d’Irlande.

La lance de la main de Lugh provenait de Goirias – choix très cruel.

 

De Findias par-delà la mer, au loin,

fut apportée l’épée empoisonnée de Nuadha.

De Murias fut apporté un trésor gigantesque et puissant,

le chaudron du Daghdha aux exploits puissants. » 

 

On retrouve les mêmes références dans le Cath Maige Turedh qui est le récit de la bataille de Mag Tured où les Tútha Dé Dánann vainquirent définitivement les Fomoires.

 

«Les Túatha Dé Dánann étaient dans les Iles au Nord du Monde, apprenant la science et la magie, le druidisme, la sagesse et l’art. Et ils surpassèrent tous les sages des arts du paganisme.

Il y avait quatre villes dans lesquelles ils apprenaient la science, la connaissance et les arts diaboliques, à savoir Falias et Gorias, Murias et Findias.

C’est de Falias que fut apportée la pierre de Fal qui était à Tara. Elle criait sous chaque roi qui prenait l’Irlande.

C’est de Gorias que fut apportée la lance qu’avait Lug. Aucune bataille n’était gagnée contre elle ou contre celui qui l’avait à la main.

C’est de Findias que fut apportée la lance l’épée de Nuada. Personne ne lui échappait quand elle était tirée du fourreau de la Bodb et on ne lui résistait pas.

C’est de Murias que fut apporté le chaudron du Dagda. Aucune troupe ne le quittait insatisfaite. »     

 

Il existait une autre méthode pour désigner le roi de Tara. Il s’agit d’un rituel de divination nommé le « festin du taureau ». On en a une description dans le récit de la Maladie de langueur de Cú Chulainn (Serglige Con Culaind) « on tuait un taureau blanc, et un homme seul devait consommer à satiété de la viande et du bouillon, puis s’endormir de cette satiété, et une [parole de vérité] était chantée sur lui par quatre druides ; il voyait dans son rêve l’aspect de l’homme qui devait être élevé à la royauté, par son apparence, par son caractère, son allure et le travail qu’il faisait. Quand l’homme se réveillait de son sommeil, il racontait sa vision ».

 

Un élément important de la cérémonie d’intronisation consistait en la récitation par un poète de préceptes destinés à signifier au roi le principe de juste gouvernement. Le respect de ces préceptes par le roi était censé assurer la prospérité de la société, l’abondance de nourriture et de fertilité, la protection contre les fléaux ou les attaques ennemies. On a des exemples dans le Testament de Morann (Audacht Morainn) : « C’est par la justice du souverain que les fléaux et la grande foudre sont évités au peuple./ c’est par le justice qu’il gouverne les grands peuples et les grandes richesses./ C’est par la justice du souverain qu’il repousse les grands bataillons de voisins hostiles au frontières./ Le vrai souverain, en premier lieu, va vers chaque bonne chose, il sourit à la vérité quand il l’entend, il l’exalte quand il la voit. Car il n’y a pas de vrai souverain qui ne glorifie l’existence avec des bénédictions […] ». La récitation d’instruction royales a réellement existé et s’est maintenu jusqu’au XIIe siècle. Ces préceptes étaient accompagnés de gessi qui sont des interdictions. Ces contraintes à caractère magico-religieux obligeaient le roi à ne pas accomplir une action précise sous peine d’entrainer sa déchéance et/ou sa mort.      

 

b.      L’emplacement d’un festin ?

 

Le Míodhchuarta, ou Salle des Banquets, que nous avons cités précédemment est interprété comme le lieu où se dérouler les festivités de la fête de Tara. Même si le lieu interroge sur la question des restes archéologiques qui accréditeraient la thèse d’un lieu de banquet, la question de sa nature reste sujette à caution. Ainsi l’hypothèse d’un lieu de passage cérémonielle peut être formulée en raison de sa disposition rectangulaire.

Dans le calendrier irlandais, trois fêtes prenaient une place centrale, célébrées à des moments différents durant l’année, chacune possédant sa spécificité. Un texte portant sur la mort de Diarmait MacCerbaill nous en parle: «Il y avait trois grandes assemblées d’Irlande en ce temps-là, à savoir l’assemblée d’Uinech à Beltaine, l’assemblée de Tailtiu à Lugnasad et le festin de Tara à Samain». L’assemblée d’Uisnech, qui se tient lors de de la fête de Béthaine le 1er mai, se réunissait pour marquer l’arrivée de la belle saison, accompagnée de toute une série de rituels destinés à favoriser la fertilité de la nature et des animaux. Celle de Taitiu, qui s’inscrit dans la fête de Lugnasad, célébrée le 1er août, était l’occasion d’honorer le roi, avec l’organisation de jeux, de courtises ou encore d’assemblées de juristes. Enfin, la troisième est celle de Tara, célébrée dans la nuit du 31 au 1er novembre, moment où les récoltes sont désormais stockées, qui est l’occasion de tenir un banquet réunissant de nombreux participants. Elle pouvait se tenir tous les ans, tous les 3 ans, tous les 5 ans, voir tous les 7 ans selon certaines sources (qui affirment que c’est le temps nécessaire pour la préparer).

 

« (..) la préparation du festin de Tara durait sept ans et c’est encore au bout de sept ans qu’avait lieu l’assemblée générale de tous les hommes d’Irlande au festin de Tara »

 

«  Car lorsque ces princes avaient mangé au festin de Tara, les assemblées d’Irlande étaient dissoutes pour sept ans, si bien qu’ils ne prenaient aucune décision sur les dettes, les débiteurs ou les querelles jusqu’au prochain festin, au bout de sept ans »

Le Livre des Droits

 

« Tara des rois, elle appartenait en propre à tout roi qui avait pris la souveraineté de l’Irlande. Et il était général qu’on y réglât les droits, les charges et les impôts des hommes d’Irlande. Il était général aussi que tous les hommes d’Irlande y vinssent de tous les endroits pour y tenir le festin de Tara à chaque Samain. Car il y avait deux grandes assemblées des hommes d’Irlande, à savoir le festin de Tara à chaque Samain – et c’était la pâque des païens – et la foire de Tailtiu à chaque Lugnasad. Toute loi et tout règlement qui avait été ordonné pendant l’une de ces deux fêtes par les hommes d’Irlande, personne n’aurait osé y contrevenir pendant l’espace d’un ans »

La Naissance d’Aedh Slaine

 

Par ailleurs, la fête est accompagnée de festins, dont la durée peut s’échelonner de 6 à 10 jours, toujours selon les sources. Les personnes libres, et plus particulièrement les chefs et seigneurs, sont soumis à l’obligation d’y participer, dans le but de fixer et d’approuver les règlements, lois et devoirs prescrits dans les annales d’Irlande, les esclaves en étant exclus. Le texte sur La Mort de Diarmait MacCerbaill poursuit: «Quiconque des hommes d’Irlande qui transgressait les lois de la fête encourait la peine de mort». En effet, pendant la célébration de la fête, il était strictement interdit de commettre des violences ou des vols, sous peine d’être peine capitale ; ces mesures s’imposant dans un soucis de respect de la cérémonie et de maintien d’ordre. Cependant, de manière générale, les sources restent relativement discrètes sur le sujet. En effet, les annales d’Ulster n’évoquent sa célébration que par trois rois seulement: Loégaire en 454, son successeur Ailill Molt en 467 ou 469 et enfin Diarmaid MacCerbaill en 558 ou 560. Ces trois rois ont vécu à une période où le christianisme était en phase d’expansion sur le territoire irlandais. Le premier, Loégaire, était encore païen, comme le corrobore le récit d’une altercation qu’il aurait eu avec saint Patrice sur la question des croyances. Si peu de choses concernant Ailill Molt sont passées à la postérité, il est connu que  Diarmait MacCerbaill eut des heurts avec des représentants ecclésiastiques, puisqu’il fut maudit par saint Rùadan de Lorrha. Ainsi, nous pouvons aisément en déduire que la fête de Tara a certainement existé, notamment avant l’arrivée du christianisme, sa fonction première devant être la célébration du roi qui siégeait en ce lieu. Lorsque la christianisation de l’île se développa de manière intense par l’action des évangélisateurs, les quelques rois qui organisaient cette fête ont hypothétiquement voulu défier la religion en essor. Dans tous les cas, ce qui semble certain, c’est qu’une fois le christianisme définitivement adopté sur l’ensemble du site, la fête du lieu mythique apparut comme une relique des temps anciens. Quelques siècles plus tard, les pseudo-historiens contemporains de l’époque médiévale vont ressusciter cette fête en la présentant comme une institution vénérable de la haute royauté d’Irlande. Cet engouement devait certainement émaner d’une volonté de propagande de la part des Ui Néill, dans l’optique de mettre l’accent sur la grandeur de la fête de Tara et de se poser comme les héritiers de cette institution.

Par ailleurs, la salle des banquets est le lieu emblématique de la tenue des assemblées. Un texte nommé : La Fondation de la Tech Midchùarta, désignant le nom de cette salle et signifiant «la maison où l’hydromel circule» nous renseigne sur le positionnement que chacun  a lors de la fête. En outre, le plan de table établie lors de la cérémonie reflète le prestige et la hiérarchie  sociale s’établissant entre chaque participant. Ainsi, les convives sont répartis sur 4 rangées, selon la profession et le rang de chaque membre, les parts de viande prévues pour chacun en découlant. Un second récit vient s’ajouter aux sources nous informant sur le sujet: «Tech Midchùarta à l’époque de Cormac était ainsi: 7 chandeliers dans cette maison; 14 portes dans la maison royale et 150 lits en compartiments, dont celui de Cormac, et 150 guerriers dans chacun des lits. Cormac avait 50 stexards. Il y avait 50 guerriers debout en la présence du roi, qui restaient aussi longtemps que le roi restait à festoyer. 300 échansons se trouvaient dans ce fort. Il y avait 150 coupes à boire en escarboucle, en argent et en or; ils étaient en tout 1050 dans la maison du roi». Les chiffres retranscrits dans ce texte sont très certainement exagérés, mais cela corrobore la mobilisation matérielle et humaine que cette fête suggérait, ainsi que l’importance du banquet dans la société celte. Dans le récit de la Fondation de la Tech Midchuarta, la longueur du monument, au temps des rois Cormac et Loégaire, avoisine respectivement 274m et 91m. Ces données ont été mises en perspective avec celle des monuments de Tara qui portent le nom des deux rois. D’une part, le fort des rois, incluant la maison du roi Cormac, fait 317m de longueur selon l’axe Nord-Est/Sud-Ouest. D’autre part, le fort de Loégaire fait 128m de longueur selon l’axe Nord-Sud.

Ainsi, la longueur décrite dans les récits ne correspond pas aux distances relevées au sein des deux sites, mais elles demeurent néanmoins plus proches que celles du site de la Tech Midchuarta, dont la longueur atteint 202m. Il est donc fort probable qu’à l’époque de Cormac, la salle des banquets soit localisée au fort des rois, puis, qu’au temps du roi Loégaire, sa localisation ait changé au profit du fort de Loégaire.

Par conséquent, à l’époque ancienne, Tara a bien dû accueillir une salle des banquets, même si les proportions semblent inférieures à celles décrites dans la littérature médiévale, portée par une forte volonté de glorifier l’antique cité mythique et ses cérémonies, dans un sentiment d’héritage de la culture celte. Cette salle se nommait sans nul doute Tech Midchuarta, mais ce nom devait renvoyer à une structure temporaire et amovible, construite certainement en bois, dont les formes différaient selon l’époque et les rois, certainement circulaire puis rectangulaire. D’après les récits légendaires et pseudo-historiques, le festin de Tara était le point d’orgue d’une assemblée afin de mettre en exergue l’honneur que l’on devait porter au Haut-roi d’Irlande. Même si les faits historiques introduisent un bémol sur les fastes de cette fête, il n’en demeure pas moins que son banquet devait sans nul doute rester hors-norme pour l’époque.

 

 

    La colline de Tara est donc tout à la fois un lieu central, stratégique et sacré. Tous ces atouts peuvent expliquer l’attention toute particulière que la littérature traditionnelle médiévale lui a portée ; Tara est ainsi devenue l’emblème de l’Irlande des temps anciens. Ce lieu a attiré les convoitises des plus grandes dynasties d’Irlande du haut Moyen-Age, les Uί Néill en tête. Même si les rituels célébrés à Tara ont dû tomber en désuétude avec l’émergence du christianisme au Ve siècle, ce site revêtait un prestige tel que s’en emparer pouvait aider à gagner une légitimité et favoriser son hégémonie. Ce site a constitué un point d’attraction inégalé sur l’île, à la fois centre sacré et siège d’une royauté convoitée.

Pour démontrer la portée qu’avait Tara sur la tradition irlandaise on peut exposer l’événement selon lequel, à une époque qui nous est bien plus contemporaine, alors que Tara n’est plus en activité depuis de nombreux siècles, Daniel O’Connell, homme politique irlandais du début du XIXe siècle, organise un rassemblement symbolique de grande ampleur sur la colline, où plus de 250 000 personnes s’y réunissent pour prôner la révocation de l’Union avec la Grande-Bretagne, et l’obtention d’un royaume d’Irlande indépendant.

On peut conclure avec une citation de Conor Newman : “The historico-religious depth of the Tara landscape is one of its most potent attributes, and was carefully maintened and mined over many generation to legitimate succession, accession and  rule.”

Traduction : « La dimension historique et religieuse du site de Tara est l’un de ses principaux attributs, elle fût précautionneusement maintenue et conservée durant de nombreuses générations à travers les siècles afin de légitimer à la fois la succession royale, l’accession au trône et les lois propres au royaume d’Irlande. »

 

© Droits d'Auteur: Sébastien Thiriet

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Lebor Gabála Érenn, (Livre des invasions) ~VIIIème siècle

 

BHREATNACH Edel, The Kingship and Landscape of Tara, Fours Courts Press, Dublin, 2005

 

GUYONVARC'H Christian-J. & LE ROUX Françoise, Les Druides, Ouest-France Université, Rennes, 1986

 

GUYONVARC'H Christian-J., Textes Mythologiques Irlandais, Ogam-Celticum, Rennes, 1980

 

JOUËT Philippe, Aux sources de la mythologie celtique, Yoran embanner, Fouesnant, 2007

 

LE ROUX F., GUYONVARC'H CH.-J, DILLON M., CHADWICK N.-K., Les royaumes celtiques, Fayard, Paris, 1974

 

LE ROUX F., GUYONVARC'H CH.-J., Les fêtes celtiques, Ouest-France Université, Rennes 1995

 

NEWMAN Conor, Tara An Archeological Survey, Discovery Programme Monographs, Dublin, 1997

 

RAFTERY Barry, L'Irlande celtique avant l'ère chrétienne, Éditions Errance, Paris, 2006

 

STERCKX Claude, Mythologie du monde celte, Marabout, Paris, ‎2009

 

 

Article connexe :

 

HILY Gaël, Tara : Un site sacré, capitale des rois d’Irlande, Histoire Antique & Médiévale, n°72, Dijon, 2014

 

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Dumont 22/02/2015 23:01

L'arrivée des celtes en Irlande aux environs de 700 av.J.-C. est très hypothétique !

Dumont 23/02/2015 12:36

Merci !

Sebastien Thiriet 23/02/2015 12:02

Mais vous avez bien fait, je n'avais pas ajouter la bibliographie consultée, c'est chose faite, et j'ai reformulé la première phrase afin de convenir à l'énonciation d'une hypothétique date.

Votre dernière question me demanderait de me replonger plus précisément dans les lectures de la bibliographie afin de relever de ce détail... si je retombe dessus je vous tiendrais au courant
Bien cordialement.

Dumont 23/02/2015 10:24

Bonjour,
J'ai fait ce commentaire car votre première phrase apparaît comme une certitude.
Comme il existe d'autres hypothèses, il me semble qu'il serait mieux d'indiquer "hypothétiquement", comme vous l'avez fait pour votre deuxième phrase.
Par curiosité, qui est l'auteur qui donne cette datation de 700 av.J.-C. ?
Bien cordialement.

Sebastien Thiriet 23/02/2015 07:55

Merci de votre intérêt pour cet article, cependant vous conviendrez qu'une hypothèse est valable tant que cette dernière n'est pas réfutée.
L'objet de cet article fait référence bien évidemment à plusieurs hypothèses, qu'il s'agit d'interpréter à l'aide des sources disponibles. Comme toute matière historique elle comprend sa variable d'ajustement.
Bien cordialement.